3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 23:21

 

Nous vivons une crise généralisée, et la tentation est grande, en politique comme en économie, de proposer des remèdes de cheval. C’est le propre des esprits autoritaires ou démagogiques de faire appel à l’ordre et à la discipline. Les Eglises n’échappent pas à cette illusion. Le protestantisme, en particulier, cultive la liberté d’opinion et d’expression, le pluralisme démocratique et théologique, la controverse à la loyale, la disputatio, comme on disait au Moyen Age. Mais il y a un minimum de règles : savoir de quoi on parle, accepter d’être contredit, ne pas prendre son opinion pour Parole d’Evangile. Un seul exemple : l’ouvrage Turbulences. Les Réformés en crise, Le Mont-sur-Lausanne, éd. Ouverture, 2011. Sous couvert de proposer une nouvelle Réforme, ce livre cite les auteurs à la hussarde et en appelle à un conservatisme sévère, en doctrine comme en morale. Retour à la discipline, retour à l’orthodoxie ! Les deux pasteurs - un vaudois, Pierre Glardon, qui se pique de multidisciplinarité alors que sa compétence théologique est faible et se targue d'être un thérapeute par-dessus le marché -; un professeur genevois à la retraite, Eric Fuchs, apparemment plus aigri qu'autre chose - semblent vouloir exercer un magistère que ne leur confère pas d’office leur beau ministère. Ils distribuent bons et mauvais points, sans respect pour le contexte où tel propos a été tenu. On s’étonne qu’un tel manuscrit n’ait pas été revu et rectifié par un comité de lecture ! Son retentissement n’est pas en soi le gage de qualité scientifique, et son appel légitime à une nouvelle spiritualité n’excuse pas tout. Des voix se font entendre, fort heureusement, pour relever les erreurs de ce livre, déplorer son esprit chagrin, refuser sa posture réactive. En clair : les Eglises réformées et tous les chrétiens – la société toute entière, finalement - méritent mieux que ce moralisme austère et cette théologie autarcique. L’Evangile me paraît offrir des pistes spirituelles et éthiques plus généreuses et mieux adaptées, qu’un rétroviseur mal poli et mal placé nous empêcherait de saisir et de suivre.
Quand on leur fait part de réserves et de critiques, ils se campent en victimes et se drapent en martyrs. Leur éditeur  évangélique me confiait au téléphone ce matin même qu'il ne croit plus lui-même ni aux institutions ni aux Eglises, mais qu'il a publié ce livre pour les sauver ! Nous voici donc avec 3 Réformateurs désespérés mais candidats au titre de Sauveur du christianisme, au fond. Luther nous avait pourtant averti: simul justus et peccator et paenitens. Et Calvin, lui, savait l'Eglise pauvrette, dès l'origine et comme par nature. Quant à l'apôtre Paul, ne nous enseigne-t-il pas à nous vanter dans le Seigneur, plutôt que dans nos oeuvres, nos livres ou notre désir de Magistère ? Il précisait, part ailleurs, que la justification par la foi seule n'est jamais prétexte à laxisme, à paresse. Ce n'est pas lui qui vous dit, mais moi qui ajoute: rien dans son message théologique ne saurait légitimer l'amateurisme théologique, les citations tronquées, le provincialisme culturel, l'ignorance philosophique ou la déshonnêteté intellectuelle.
Si cette « chose » (ce tsunami de poche, ce livre, je veux dire) est de Dieu ou des hommes, je ne sais. Mais je vois dans ce doute fondamental - sans lequel toute théologie ne serait que domination et orgueil - une raison suffisante de faire mon devoir et de dire ce que je pense.
Je ne suis candidat ni au titre de prophète, je ne suis pas thérapeute et je n'ai jamais songé à briguer un rôle de Docteur de l'Eglise. Docteur en théologie et professeur de théologie et d'éthique, c'est déjà beaucoup, et nous sommes des milliers de part le monde, à dialoguer, à disputer, à débattre. Faisons notre boulot. Réjouissons-nous des pasteurs qui se dévouent et qui ont le respect des laïcs et du public. Je vous recommande à cet égard le blog d'Olivier Schopfer, pasteur de l'Eglise protestante de Genève. Arrière-petit-fils de Karl Barth, il médite avec modestie et compétence sur le métier de pasteur, les solitudes et les capabilités des ministres ses collègues. C'est autrement plus robuste et rigoureux que les vaticinations grincheuses de nos apprentis-Réformateurs ! http://www.olivierschopfer.com

« Je crois, Seigneur.
Viens au secours de mon incrédulité.
Je ne suis pas digne que tu entres chez moi, 
mais dis une seule parole, et je serai guéri »

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Published by Denis Müller - www.denismuller.ch - dans Théologie
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Bernard van Baalen 04/02/2012


Bravo, bien envoyé, merci !

 

Denis Müller

Professeur d'éthique et de théologie

aux Universités de Genève et de Lausanne.

Contact


 Directeur de la collection Le Champ éthique

(Labor et Fides Genève)
http://www.laboretfides.com

 

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